LE SOIN PAR LA LITTÉRATURE ALESSANDRO MANZONI

En lien avec l’actualité, notre intervenante socio-culturelle diplômée en Civilisation italienne et en Philosophie, Lilli Maz, apporte sa contribution en Art du Soin en Partenariat avec le Patient, à travers la littérature et la lecture.

      XIXe siècle, Alessandro Manzoni, « Les Fiancés » (I Promessi Sposi) : présentation de l’auteur et d’un chef d’œuvre universel.

          Alessandro Manzoni, né en 1785 à Milan, où il meurt en 1873, est le petit-fils de Cesare Beccaria. Ce dernier, philosophe de l’illuminismo ou siècle des Lumières italiennes, auteur en 1765 de « Des délits et des peines », était loué par Voltaire pour son admirable combat contre torture et peine de mort.

          Fervent défenseur de l’unité linguistique et politique, nommé sénateur – à l’instar de Giuseppe Verdi – Manzoni est un homme de lettres complet, qui conjugue la sensibilité du romancier à l’œil de l’historien, sublimant ainsi le « roman historique ». Genre où, avec « Les promis (mariés) » – selon traduction littérale – la fiction épouse, avec délicatesse et souci de vérité, le message de l’Histoire. Une Histoire s’exprimant dans les faits comme dans les postures des personnages, tout d’une pièce ou, le plus souvent, tout en nuances. Les descriptions de Manzoni, psychologiques ou de paysage (voir le célèbre incipit), aussi soignées que poétiques, donnent du souffle à une narration « naturaliste » objective et – peu avant un autre romancier de taille, le sicilien  Giovanni Verga – empathique à souhait vis-à-vis des poveri et disperati (dans la lignée des vinti ou « vaincus » véristes).

          L’introduction Wikisource à « Alexandre Manzoni » assure : « Manzoni a exercé une grande influence sur l’opinion de ses contemporains ; dans ses poésies, ses livres, dans son immortel roman, il combattit sans pitié les erreurs, les sophismes, les préjugés sociaux (…). Il y a des livres qui n’appartiennent pas à une seule nation, mais au monde entier. La beauté littéraire est universelle, et tous ont le droit et le devoir de s’en emparer.  (…) Ses écrits ont acquis l’admiration universelle, et les Fiancés, œuvre impérissable d’une âme profondément chrétienne, resteront comme un des plus beaux ouvrages dont l’Italie puisse s’enorgueillir ».

          Dans « Les fiancés » (première édition : 1827, dernière édition : 1842), le « rideau » s’ouvre en 1626, lorsque le mariage entre les pauvres paysans Renzo et Lucia est interdit et empêché de force par le seigneur local Don Rodrigue, qui convoite Lucia du haut de son pouvoir et de son arrogance (la Lombardie du XVIIe siècle, dominée par les Espagnols, fait écho au royaume lombard-vénitien des Autrichiens du temps de l’écriture…). Le cheminement amoureux et humain des protagonistes connaît mille difficultés et, au delà de la sphère sentimentale, il est question de bien d’autres abus, injustices et indignations dans ces pages atemporelles où l’institution ecclésiastique occupe  une large place avec justesse, variété (de profils et sentiments) et vérité.

Bravi face au curé Don Abbondio

Eh bien, lui dit le bravo (…) d’un ton solennel de commandement, ce mariage ne doit point se faire, ni demain ni jamais (Chapitre premier).

          Comme pour moult œuvres maîtresses, un certain lien – et parfois un lien certain ! – avec la mentalité de notre époque ressort des thèmes, situations et caractères… Mais les analogies avec notre triste actualité apparaissent en particulier dans la tragédie finale de la peste, évocation historique d’une épidémie ayant réellement frappé la ville de Milan en 1630, suite au passage des lansquenets, mercenaires sans scrupules de l’empire germanique.  La peste, déjà connue comme peste noire au XIVème siècle et contée par Boccace dans son Décaméron… ; la peste qui, en cette pré-Renaissance, avait emporté Laura, muse de Pétrarque… Une épidémie qui, au delà des évidentes divergences naturelles et contextuelles, n’est pas sans résonance avec la nôtre : une véritable pandémie déchaînée cette fois par un redoutable virus… à couper le souffle, littéralement et sûrement. Et qui suscite un peu les mêmes angoisses. Châtiment ? Réponse d’une nature offensée ? Complot ? De nos jours, c’est le silence de nos villes et maisons qui, alterné au cri des médias, donne à réfléchir.  Et… aujourd’hui comme alors, la contagion ne fait aucune distinction. Sur ce, revenons à la peste du chef-d’œuvre de Manzoni pour retrouver l’intouchable ennemi de toujours, Don Rodrigue, lui-même presque supris de n’être nullement épargné. Le crudele Don Rodrigo, tyranneau libertin et insouciant que ses propres acolytes soumis et loyaux, les bravi, n’hésitent pas, au premier symptôme et signe de faiblesse… à abandonner à son triste sort.

          Bref, prepotenza (arrogance), hypocrisie, souffrance, espoir, morale (si présente dans la douceur et la bonté de Lucia)… tout est réuni dans « Les fiancés », dont on retiendra particulièrement l’admirable adaptation RAI de 1967, en huit épisodes, par Sandro Bolchi. À l’instar de ce qui advient pour « Les Misérables » de Victor Hugo, dans « Les fiancés » finesse et sensibilité rejoignent une profondeur pédagogique atemporelle. Osons le réaffirmer à notre époque, presque entièrement submergée par notions et compétences d’un autre ordre.

          En cette période de stand-by,  « prenons soin de nous » ! Dans toute la mesure du possible, revenons aussi humblement que patiemment à certains grands classiques, surtout après avoir apprécié l’une de leurs réadaptations sur petit écran (comme « Les Misérables » de Robert Hossein avec Lino Ventura, proposé ce 4 mai 2020 par  France 2). Redécouvrons-les même partiellement, pour en apprécier la valeur en résonance avec nos sensibilités. Petit à petit, même (et surtout ?) les sujets les plus ardus aident à apprivoiser peurs et doutes, tout en permettant de garder le sens des réalités. Lire pour réaliser – sans s’abandonner à la résignation – que le genre humain n’a pas vraiment changé. Et, après les infos, lire encore des pages pleines d’espoir, cette fois. Y croire, parce que c’est encore de la littérature, ou un témoignage sincère, ou même une belle fable à laquelle il est encore permis de croire…

          Puis s’endormir en se demandant quelles dispositions, diamétralement opposées, seront adoptées pour ou contre notre humanité après cette crise-choc. Une pandémie à la tête des autres « pan-désastres » qui, dans les coulisses, attendent aussi, patiemment, le début d’une vraie prise en charge…

          Retour sur Manzoni – Bon à savoir

          Après sa description de la peste de Milan dans Les fiancés, en 1832 Manzoni analyse, dans L’Histoire de la colonne infâme, les actes du procès qui ont conduit les autorités à condamner deux innocents soupçonnés d’avoir propagé la peste en ville, et démonte le mécanisme des responsabilités individuelles et collectives de cette injustice.

Lilli M.

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APPROFONDIR :

  • Se procurer « Les fiancés », version française des Promessi sposi :

https://www.amazon.fr/Fianc%C3%A9s-Histoire-milanaise-XVIIe-si%C3%A8cle/dp/2070386392  ou le lire sur wikisource !

Incipit : « Ce bras du lac de Côme qui se dirige vers le midi entre deux chaînes non interrompues de montagnes… » 

Musicalité de la version originale : « Quel ramo del lago di Como, che volge a mezzogiorno, tra due catene non interrotte di monti… ».

  • Chap. 34 des Fiancés : la peste, passage 496. Une mère et sa fille, Cecilia. Puis son autre fille… Mort et beauté, malheur et poésie, compassion et tendresse, pour prendre toute la mesure du drame.

https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Fianc%C3%A9s_(Manzoni_1840)/34

« De la porte de l’une de ces maisons descendait, et venait vers le convoi une femme dont la figure annonçait une jeunesse avancée… » jusqu’à « oui, elles ont assez souffert ! ».

  • 29.02.2020 – RAI3 : L’acteur Alessio Boni, né à Sarnico, dans la province de Bergame – ville particulièrement touchée aujourd’hui -, lit le début du chapitre  31  autour de la peste (traduction française de l’intégralité du chapitre dans le lien qui suit, suivi de notre sélection d’extraits) :
  • Chap. 31 des Fiancés :la peste, entre perception et réalité.

https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Fianc%C3%A9s_(Manzoni_1840)/31

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À LA RENCONTRE… DU TEXTE

Chapitre 31 : l’état d’esprit de ceux qui ont largement sous-estimé, sans l’admettre, la menace d’une « crise sanitaire » :

          « Comme cependant, à chaque découverte qu’il parvenait à faire, le tribunal ordonnait de brûler les effets, comme il mettait des maisons en quarantaine et envoyait des familles entières au lazaret, il est facile de juger combien il appelait sur lui le mécontentement et les murmures du public, de la noblesse, des marchands et du peuple (…) dans la persuasion où ils étaient tous que c’étaient des vexations sans motif et sans nul avantage. On en voulait surtout aux deux médecins Taddino et Senatore Settala, qui bientôt ne purent plus traverser les places publiques sans être poursuivis d’injures, lorsque ce n’étaient pas des pierres qu’on leur lançait, et ce fut sans doute une position digne d’être remarquée que celle où se trouvèrent pendant quelques mois ces deux hommes, voyant venir un horrible fléau, travaillant de tous leurs moyens à le détourner, mais ne rencontrant qu’obstacles là où ils cherchaient du secours, ne recueillant pour récompense que des clameurs hostiles, que d’être signalés comme ennemis de la patrie (…).

          Cette haine s’étendait aux autres médecins qui, convaincus comme les deux premiers, de la réalité de la contagion, conseillaient des précautions, et cherchaient à faire partager à leurs concitoyens cette douloureuse conviction dans laquelle ils étaient eux-mêmes. Les plus modérés parmi leurs censeurs les taxaient de crédulité et d’obstination (…).

          Mais, vers la fin de mars, les maladies suivies de décès se déclarèrent en grand nombre, d’abord dans le faubourg de Porte-Orientale, ensuite dans tous les quartiers de la ville ; et, chez toutes les personnes ainsi atteintes, on remarquait d’étranges accidents de spasmes, de palpitations, de léthargie, de délire, ainsi que les sinistres symptômes de taches livides sur la peau et de bubons. La mort était ordinairement prompte, violente, souvent même subite, sans aucun signe de maladie qui l’eût précédée. Les médecins opposés à l’opinion de l’existence de la contagion, ne voulant pas avouer maintenant ce dont ils s’étaient ri naguère, et se voyant pourtant obligés de donner un nom générique à ce nouveau mal, désormais trop répandu, au vu et su de tout le monde, pour pouvoir se passer d’un nom, imaginèrent de lui appliquer celui de fièvres malignes, de fièvres pestilentielles ; misérable transaction, ou plutôt jeu de mots dérisoire, et qui n’en produisait pas moins un effet très-fâcheux, parce qu’on paraissait reconnaître la vérité, on parvenait ainsi à détourner la croyance du public de ce qu’il lui importait le plus de croire, de voir, c’est-à-dire de ce point de fait que le mal se communiquait par le contact ». 

Quelques lignes plus loin, on apprend que le père Félix est nommé en qualité de chef suprême au lazaret, où sont regroupés, en banlieue, tous les pestiférés :

          « Le père Félix, infatigable dans son zèle, parcourait jour et nuit les portiques, les chambres, le vaste espace intérieur, quelquefois portant une canne à la main, d’autres fois n’ayant qu’un cilice pour armure ; il animait et réglait partout le service, il apaisait les tumultes, satisfaisait aux plaintes, menaçait, punissait, reprenait, consolait, séchait des larmes et en versait lui-même. Il prit la peste dans les premiers temps ; il en guérit, et revint avec un nouvel empressement à ses travaux. La plupart de ses confrères y perdirent avec joie la vie.

          Certes, une semblable dictature était un étrange expédient ; étrange comme la calamité qui sévissait, comme l’époque qui en était affligée (…) ».

Et encore, toujours sur le déni face au malheur :

          « L’obstination du public à nier qu’il y eût peste allait, comme c’était naturel, s’affaiblissant et se corrigeant, à mesure que la maladie s’étendait, et qu’on la voyait s’étendre par les communications et le contact. L’on fut d’autant plus porté à se laisser convaincre, lorsque, ne s’arrêtant plus aux classes inférieures, comme elle avait fait pendant quelque temps, elle commença à frapper des personnes connues. Dans le nombre on remarqua surtout, et nous devons citer nous-même d’une manière particulière, l’archiatre Louis Settala. Aura-t-on au moins fini par reconnaître que le pauvre vieillard avait raison ? Qui le sait ? Toujours est-il que la peste l’atteignit, lui, sa femme, ses deux fils, et sept personnes de service. Il en réchappa, ainsi que l’un de ses fils ; tous les autres moururent.

          « Des événements semblables, dit Taddino, arrivés dans des maisons nobles de la ville, disposèrent la noblesse, le peuple et les médecins incrédules à réfléchir ; et le peuple ignorant et porté au mal commença à fermer les lèvres, serrer les dents et froncer le sourcil. » (…)

          Il y avait d’ailleurs un certain nombre de personnes non encore convaincues que la peste existât ; et parce que, tant au lazaret que dans la ville, quelques malades guérissaient, on disait dans le peuple et même parmi plusieurs médecins animés de l’esprit de parti, que ce n’était pas une véritable peste, puisque, dans ce cas, tous seraient morts (…).

          Ainsi, dans le principe, point de peste, absolument point, en aucune sorte ; défense même d’en prononcer le nom. Ensuite, fièvres pestilentielles ; on admet l’idée de peste par un détour dans un adjectif. Puis, peste qui n’est pas la véritable ; c’est-à-dire, oui, peste, mais dans un certain sens ; non pas bien précisément peste, mais une chose pour laquelle on ne sait pas trouver d’autre nom. Enfin, peste, sans plus de doute ni d’opposition ; mais déjà s’y est attachée une autre idée, l’idée des empoisonnements et des maléfices, qui altère et obscurcit celle pour laquelle serait fait le mot que l’on ne peut plus repousser. (…)     

          On pourrait néanmoins, dans les grandes comme dans les petites choses, éviter en grande partie cette marche si longue et si tortueuse, en adoptant la méthode proposée depuis si longtemps, celle qui consiste à observer, écouter, comparer, penser, avant de parler ».

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La lecture prend soin de vous, encore et toujours

Ora e sempre, la lettura è la miglior cura

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